Photo : Académie de droit international de La Haye – avec l’aimable autorisation du Secrétaire général
ERIC SUY
(1933-2020)
Né à Gand le 15 août 1933, Eric (Erik) Suy décède le 7 septembre 2020, à l’âge de 87 ans, après avoir consacré plus de 50 ans de sa vie au service du droit international public. L’intitulé des mélanges édités en son hommage « International Law : Theory and Practice » résume bien l’essence d’un internationaliste dont la carrière conjugue aussi bien la théorie et la pratique du droit international. Entre sa formation à Gand et sa fin de carrière en tant que professeur émérite de l’Université catholique de Louvain, sa carrière d’internationaliste transcende le milieu universitaire, et l’aura conduit bien au-delà des quelques kilomètres qui séparent les deux villes.
Le savoir : la rigueur d’un universitaire
Après des études de droit et de sciences politiques à Gand, à Genève et à Vienne, Eric Suy obtient un doctorat en droit et un doctorat ès sciences politiques. Il défend sa thèse sur « Les actes juridiques unilatéraux en droit international public » sous la direction de Paul Guggenheim à l’Université de Genève. Il s’agit d’un des premiers ouvrages rédigés en langue française consacrés à ce sujet.
Publiée en 1962, sa thèse esquisse une théorie générale des actes unilatéraux qui s’inscrit profondément dans une approche volontariste du droit international. L’originalité de son œuvre se caractérise par le fait qu’il identifie le fondement de validité de la promesse dans la norme coutumière qui prescrit que les engagements internationaux doivent être respectés, étendant de la sorte la règle pacta sunt servanda « à tous les engagements internationaux ». Selon son maître P. Guggenheim qui a signé la préface de la version publiée de la thèse, son œuvre académique devait profiter autant aux chancelleries qu’aux chefs du contentieux des organisations internationales. Marqué par les enseignements de Bindschedler-Robert et de Virally, Suy défend un volontarisme tempéré par les exigences de bonne foi et de confiance légitime des Etats.
Il devient maître de conférences en 1963 puis professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université catholique de Louvain en 1967. Il y enseigne le droit international et le droit des organisations internationales. Selon le professeur van Houtte, cette nomination à l’époque « inhabituelle » d’une personne issue d’une autre université témoigne de la reconnaissance du « prestige que Suy, alors âgé de 30 ans, avait déjà acquis ».
Faisant partie d’une équipe de jeunes universitaires surnommée les « Van Hee Boys », rassemblant des talents prometteurs recrutés à la faculté sous l’administration du Professeur Zeger Van Hee, il contribue à l’ouverture, l’internationalisation, et le développement de la pédagogie active et critique qui caractérisent encore la Faculté de droit de l’UCL. Dans cette perspective, il montre son attachement à une fonction sociale du droit qui dépasse sa dimension normative ou technique. Son cours à l’Académie de droit international de La Haye sur le statut d’observateur au sein des organisations internationales en 1978 illustre cette conception intégrative et progressive des acteurs émergents dans l’ordre juridique international.
Examinateur intransigeant, il avait auprès de ses étudiants une présence captivante. Ses cours éloquents mêlaient avec aisance droit et politique. Sa foi dans une société internationale fondée par et sur le droit n’avait néanmoins rien de naïf ; au contraire, ses analyses restaient critiques, et parfois même cyniques.
L’engagement : au service du droit international
Son élan académique est cadencé, sans pour autant être interrompu, par son engagement auprès de l’Etat belge et de certaines organisations internationales.
Conseiller du ministre des affaires européennes (1967-1968) puis du ministre des affaires étrangères (1968-1973), il participe à l’élaboration de la politique étrangère belge auprès de la délégation belge aux conférences de Vienne sur les relations diplomatiques (1961) et sur le droit des traités (1968-1969). Il est également membre de la délégation belge aux sessions de l’Assemblée générale des Nations Unies de 1969 à 1972, et préside, lors de la 27e session de l’Assemblée générale (1972), la Sixième Commission chargée des affaires juridiques.
En 1978, c’est au tour de l’Organisation des Nations Unies de faire appel à son expertise. Il est nommé Secrétaire général adjoint des Nations Unies dans un premier temps à New York, puis directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève en 1982.
En outre, il fut membre fondateur et membre du conseil d’administration de l’Institut international de droit humanitaire (San Remo) et membre associé de l’Institut de droit international. Il fut aussi membre de la Cour permanente d’arbitrage dès 1973.
En 1987, il retourne en Belgique pour devenir chef de cabinet du ministre flamand des Affaires étrangères, mais conserve son activité sur la scène internationale. Ainsi, en 1991, il se rend en Irak comme délégué du Secrétaire général de l’ONU pour la question kurde.
L’œuvre : au croisement de la théorie et de la pratique
Le droit international d’Eric Suy articule élégamment une théorie inspirée de la pratique et une pratique cohérente avec la théorie. Ce n’est pas uniquement par la personne de l’internationaliste professionnel que cette vision est incarnée mais aussi par son œuvre scientifique. Rechercher dans les travaux d’Eric Suy une position tranchée ou partiale c’est se heurter à une modération intellectuelle éclairée et éclairante, pacifiant les débats et dissipant les ambiguïtés des questions aussi bien théoriques que pratiques. Le droit international d’Eric Suy franchissait aussi les barrières linguistiques ; il était membre des sociétés américaine, belge, française et allemande de droit international.
De retour à l’Université catholique de Louvain en 1988, il poursuit « en marge de ses enseignements une carrière discrète de diplomatie privée » (N. Angelet). Il s’investit dans le contentieux devant la Cour internationale de Justice, en tant que conseil notamment de la Yougoslavie dans l’affaire de l’Application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1996) et dans l’affaire sur la Licéité de l’emploi de la force (1999), et de l’Ouganda dans l’affaire des Activités armées sur le territoire du Congo (2005), entre autres.
Eric Suy sera connu pour sa passion insatiable du droit international qu’il ne manque pas d’inculquer à ses assistants, ses étudiants, et même à son épouse.
Sara BAYDOUN
Doctorante contractuelle à l’Université Paris-Panthéon-Assas (IHEI)
Sources :
Notice bibliographique, RCADI, t. 160, 1978, p. 81 ; K. Wellens, Préface in International Law : Theory and Practice : Essays in Honour of Eric Suy, Martinus Nijhoff, The Hague, 1998, pp. XIII-XIV ; Ann. IDI, Vol. 56, 1975, p. 582 ; N. Angelet, « In Memoriam Eric Suy », RBDI, 2020, vol. 53, p. 5. ; In Memoriam, site de l’Université KU Leuven ; Page sur les anciens directeurs généraux, Site des Nations Unies à Genève ; United Nations Press Release Biographical Note Department of Public Information Press Section United Nations, New York SG/A/ BI0/1937, 16 November 1982, Eric Suy appointed Director General of Nations Office at Geneva.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Ouvrages
Le Concordat du Reich de 1933 et le Droit des gens. Quelques réflexions sur la question concordataire en Allemagne, De Mayer – De Bock, Tamise, 1958, 90 p.
Les actes juridiques internationaux en droit international public, Préface de Paul Guggenheim, Paris, LGDJ, 1962, 290 p.
Beknopt Handboek van het Volkenrecht [Manuel concis du droit des gens] avec F. Van Goethem, Standaard, Bruxelles, Anvers, 1964.
Cours
« The Status of Observers in International Organizations », RCADI, t. 160, 1978, pp. 79-179
Articles
« Legal aspects of UN peace-keeping operations », Netherlands International Law Review, vol. 35, n° 3, 1988, pp. 318-320
« NATO’s Intervention in the Federal Republic of Yugoslavia », Leiden Journal of International Law, vol. 13, 2000, pp. 193-205
« Les golfes et les baies en droit international public », Die Friedens-Warte, vol. 54, 1957, pp. 101-116
« Is the International Legal Order in Jeopardy? » Austrian Review of International and European Law Online, vol. 8, n°1, 2005, pp. 187-195
« Unilateral acts of states as a source of international law: Some new thoughts and frustrations », Droit du pouvoir, pouvoir du droit: mélanges offerts à Jean Salmon, Bruxelles, Bruylant, 2007, pp. 631-642(article mis en ligne avec l’aimable autorisation des Editions Bruylant)
« Sur la définition du droit des gens », Revue générale de droit international public, 1960, pp. 762-770 (article mise en ligne avec l’aimable autorisation des Editions A. Pedone)
« Contribution de la jurisprudence internationale récente au développement du droit des gens » (I) et (II), Revue belge de droit international, 1965, pp. 314-347, et 1966, pp. 68-93
« La primauté du droit international sur le droit interne » (avec J. Salmon), in Centres de droit international de l’Institut de sociologie de l’Université de Bruxelles et de l’Université de Louvain, L’adaptation de la constitution belge aux réalités internationales, Actes du colloque conjoint des 6 et 7 mai 1965, Editions de l’Instit, pp. 69-93
« Le rôle du droit international », Les Cahiers de Droit, vol. 28, n° 3, 1987, pp. 523-531
« Développement progressif et codification du droit international : Le rôle de l’Assemblée générale revisitée », International Law as a Language for International Relations, Proceedings of the Congress on Public International Law, United Nations, Kluwer Law International, 1996, pp. 215-223
Hommage
Wellens, Karel (dir), International Law : Theory and Practice : Essays in Honour of Eric Suy, The Hague, Martinus Nijhoff, 1998
Mise en ligne : mars 2026