Photo : Paulette Pierson-Mathy, Hommages d’amitié
PAULETTE PIERSON-MATHY
(1932-2021)
Paula, dite Paulette, Mathy (épouse Pierson) est née en 1932 à Saint-Servais dans la province de Namur (Belgique). Après avoir obtenu un doctorat en droit à l’Université libre de Bruxelles (ULB) en 1956, elle a suivi des cours à l’Institut des hautes études internationales (1956-1958) et obtenu un diplôme en droit international public à la Faculté de droit de Paris (1957). C’est à cette période, qu’elle s’intéresse à la question de la décolonisation, dans le contexte du refus de la Guinée d’intégrer le projet de la Communauté française de de Gaulle.
Une universitaire engagée
Pierson-Mathy, dont la sœur aînée Denise Mathy a épousé le professeur Jean Salmon, a été chercheuse à l’Institut royal des relations internationales à Bruxelles (1959-1962), enseignante de droit international à l’Université de Liège (1962-1967), puis maître de recherche au Centre de droit international et au Centre d’études africaines de l’ULB (1967). En 1972, elle devient chargée de cours à la Faculté de droit et à la Faculté des sciences politiques de l’ULB, où elle enseigne le droit international. Elle été a professeure invitée à l’Université de Boston (1971-1972).
Entre 1969 et 1971, elle devient, aux côtés de Joe Verhoeven, la secrétaire de rédaction de la Revue belge de droit international – première femme à occuper ces fonctions ; elle sera également la première à intégrer le comité scientifique de la revue en 1973, avec Martha Weser. De 1969 à 1993, elle participe à la chronique de la pratique de l’exécutif.
En 1964, elle publie sa thèse intitulée « La politique raciale de la République d’Afrique du Sud », qu’elle qualifiera a posteriori de « carte de visite » lui ayant facilité le tissage de liens dans les milieux anticolonialistes et anti-apartheid. En 1970-1971, elle publie également, à la Revue belge, une étude approfondie sur l’action des Nations Unies contre l’apartheid, dont la lecture quelques décennies plus tard permet encore de « mesurer les importants développements que le droit international a connus » et « renseigne précieusement sur le processus juridique et politique qu’a dû traverser la lutte contre l’apartheid vers sa pleine réalisation », tout en conduisant à s’interroger sur « la permanence de la notion » (F. Dubuisson, p. 194).
En 1991, lors de la Guerre du Golfe résultant de l’invasion du Koweit par l’Irak, elle considère que l’autorisation d’utiliser la force donnée par le Conseil de sécurité des Nations Unies constitue « une utilisation de la Charte à des fins qui ne correspondent pas aux objectifs fondamentaux de l’ONU et notamment à l’obligation de préserver la paix et d’épuiser les moyens non violents – comme les sanctions – avant de recourir à la force » (« Non à la guerre », pp. 177-178).
Elle est à l’initiative du doctorat honoris causa décerné en 1984 par l’ULB à Nelson Mandela alors encore emprisonné. En 2000, elle parraine également Joaquim Chissano, ancien haut responsable du Front de libération du Mozambique, devenu président de la République du Mozambique, pour sa cérémonie de doctorat honoris causa.
Une internationaliste de terrain
Décrite comme une juriste de la solidarité internationale ou encore comme une « égérie » (E. David) de la lutte contre l’anticolonialisme et l’apartheid, Pierson-Mathy est membre du Bureau de l’Association belge des juristes démocrates et collaboratrice du Secrétariat international de l’Association internationale des juristes démocrates, fondée par René Cassin. A ce titre, elle a participé à plusieurs enquêtes internationales sur les lieux de conflits au Liban, en Israël, au Vietnam, au Kampuchéa (Cambodge), en Corée, ou encore en Afrique du Sud à la suite du massacre de Soweto de 1976.
Elle se mobilise contre l’invasion américaine au Vietnam en intégrant le Comité national Vietnam présidé par Henri Rolin. Elle co-fonde le Comité contre le colonialisme et l’apartheid qu’elle préside entre 1969 et 1994 ; en 1975, le Comité belge du soutien au peuple sahraoui, et en 1979, le premier Tribunal des Peuples, avec notamment François Rigaux. Encore en 2011, elle prenait part aux travaux du Tribunal Russel sur la Palestine.
Elle participe à la Conférence de solidarité avec les peuples arabes au Caire, à la Conférence internationale de soutien aux peuples des colonies portugaises et d’Afrique du Sud, à la Panafricaine d’Alger et à l’Organisation de solidarité des peuples africains et asiatiques et d’Amérique latine.
Malgré ces engagements affirmés, Pierson-Mathy revendiquait la méthode du libre examen, principe affiché de l’enseignement de l’ULB, qui postule, en toute matière, le rejet de l’argument d’autorité et l’indépendance de jugement.
Une contribution phare au droit de la libération nationale
Pierson-Mathy, dans son ouvrage La Naissance de l’État par la guerre de libération nationale : le cas de Guinée-Bissau,analyse comment le mouvement de libération nationale dans ce pays, entre 1963 et 1973, mené dans le respect du droit international, a contribué à l’émergence d’un droit international de la libération des peuples.
Elle reprend le parcours d’Amilcar Cabral, fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap Vert, qui a basé la lutte pour l’indépendance sur la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux peuples et territoires coloniaux (résolution 1514 (XV) et la résolution 2105 (XX) qui reconnait la légitimité de la lutte que les peuples sous domination coloniale mènent pour l’exercice de leur droit à l’autodétermination.
Pierson-Mathy explique que l’absence de reconnaissance du nouvel Etat de part des Etats européens repose sur une approche « européo-centriste » du droit international, qu’elle condamne, selon laquelle les luttes de libération relèveraient exclusivement du droit interne des métropoles si bien que l’Etat colonial aurait la compétence exclusive pour octroyer ou non l’indépendance.
Jean Salmon relève que « [p]ar l’ensemble de ses publications et recherches, elle contribue à la création d’une doctrine structurée des luttes de libération nationale et d’élimination du crime d’apartheid » (Hommages d’amitié, p. 27). Tout au long de sa vie, elle a fait montre d’un « engagement infatigable (…) pour le combat contre le colonialisme et toute autre forme de domination des peuples, en mobilisant à cette fin les outils du droit international » (F. Dubuisson, p. 203).
Pierson-Mathy a reçu plusieurs décorations qui sont la marque de ses engagements ou des liens noués avec les dirigeants des libérations nationales, notamment en 2019 l’ordre national de l’Afrique du Sud.
Fama TANGI
Avocate au Barreau de Lyon
Sources : Notice sur le site de la présidence de la République d’Afrique du Sud ; P.-E. Babin, « Mathy Paula, dite Paulette, épouse Pierson », notice sur Le Maitron. Dictionnaire biographique Mouvement ouvrier Mouvement social, 29 mai 2022 ; E. David, « Paulette Pierson-Mathy – In memoriam, site internet du CDI de l’ULB, 24 septembre 2021 ; F. Dubuisson, « À propos de ‘L’action des Nations Unies contre l’Apartheid’ de Paulette Pierson-Mathy (1970-II et 1971-I) : quelles leçons retenir ? », RBDI, 2015-1/2, pp. 193-203 ; A. Lagerwall, « La Revue belge de droit international : une affaire d’hommes qui n’aimaient pas les femmes ? », RBDI, 2015/1-2, pp. 25-65 ; « In Memoriam Paulette Pierson-Mathy », Centre des archives communistes, pacifistes, de solidarité internationale et de lutte contre le colonialisme et l’apartheid en Belgique ; Paulette Pierson-Mathy, Hommages d’amitié.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Ouvrages
Immigration blanche en Afrique du Sud : La politique et la pratique de la Belgique (avec J. Reynaers), Waterloo, Comité contre le colonialisme et l’apartheid, 1975, 61 p.
Articles
« L’évolution politique de l’Afrique : la communauté ‘française’, la République de Guinée, l’indépendance de la Somalie », Chronique de politique étrangère, 1961, vol. XIV, n° 1-3, 485 p.
« La politique raciale de la République d’Afrique du Sud », Chronique de politique étrangère, 1964, vol. XVII, n° 3-5, pp. 253-660
« La deuxième conférence internationale d’appui aux peuples arabes », Revue de l’Institut de sociologie, 1969/2, pp. 283-303
« L’action des Nations Unies contre l’apartheid », RBDI, 1970, vol. 1, pp. 203-245 ; vol. 2, pp. 539-580 ; et 1971, vol. 1, pp. 148-198
« L’embargo international sur les livraisons d’armes au Portugal », RBDI, 1973, pp. 107-149
« Droit international et élimination du racisme », Actes des journées d’études des 24 et 25 mars 1986 « Le racisme devant la science », in Civilisations, 1986, vol. 35, n° 1, pp. 85-111
« Des armes sud-africaines dans la Guerre du Golfe en violation de l’embargo », in Entre les lignes. La Guerre du Golfe et le droit international, Centre de droit international, Bruxelles, CEADIF, 1991, pp. 147-151
« Afrique du Sud : Quelle Perspective ? », Mélanges Pierre Salmon : I Méthodologie et politique africaine, in Civilisations, 1992, vol. 40, n° 2, pp. 183-221
Hommage
Paulette Pierson-Mathy, Hommages d’amitié
Mise en ligne : octobre 2025