Photo : Académie de droit international de La Haye – avec l’aimable autorisation du Secrétaire général
JEAN SALMON
(1931-2022)
Jean Salmon est un internationaliste qui a marqué la profession à la fois par son engagement et par la rigueur de ses raisonnements. Professeur à l’Université libre de Bruxelles, fondateur et directeur de son Centre de droit international pendant plus de trois décennies (1963-1996), il était l’un des piliers de l’Institut de droit international, dont il était devenu associé dès 1967.
Jean Salmon a par ailleurs été membre, pendant de nombreuses années, de la Société française pour le droit international. Il était aussi un praticien, et à ce titre actif dans plusieurs affaires portées devant la Cour internationale de Justice entre 1975 et 2022, tout en agissant occasionnellement en tant que membre de la Cour permanente d’arbitrage.
Quels que soient ses domaines d’activité, il parvenait à décliner engagement et rigueur, deux qualités a priori opposées mais qu’il combinait de manière exceptionnelle.
Jean Salmon, juriste engagé
La carrière de Jean Salmon est tout sauf celle d’un technicien qui ne prendrait pas conscience des responsabilités qu’il assume en tant qu’interprète (et indirectement producteur) de droit. Peut-être cet impérative nécessité de se dresser contre l’injustice s’explique-t-elle par son séjour comme conseiller adjoint à l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA), réalisé au début de sa carrière, entre 1958 et 1961. La cause palestinienne l’animera en tout cas toute sa vie, ce qui l’amènera à rédiger un article précurseur (et toujours d’actualité) sur « la proclamation de l’État palestinien » (paru dans l’AFDI dès 1988) et à plaider pour cet État dans la procédure liée à l’avis sur le mur rendu en 2004 par la Cour internationale de Justice. Jean Salmon était manifestement conscient du caractère en partie utopique de ce combat. Alors qu’Éric David lui demandait ce qu’il aimerait s’entendre dire par Dieu lorsqu’il arriverait au paradis, il avait répondu, en 2014, un trémolo dans la voix : « bienvenue en Palestine ! ». Une formule à la fois drôle et émouvante, qui révèle bien la passion que ce dossier suscitait chez lui.
Parallèlement, Jean Salmon utilisera l’arme du droit pour lutter pour la paix, et ce en de multiples occasions. On peut tout particulièrement citer l’« Appel de juristes de droit international concernant le recours à la force contre l’Irak », en 2003, qu’il avait initié et supervisé avant, quelques mois plus tard, d’être la cheville ouvrière de la « Déclaration de Bruges sur le recours à la force » de l’Institut de droit international.
Enfin, l’engagement de Jean Salmon s’est décliné sous un angle plus théorique. Avec Charles Chaumont et Monique Chemillier-Gendreau, il s’est impliqué avec enthousiasme dans ce qui a été désigné comme l’« Ecole de Reims », laquelle avait pour ambition de proposer une approche critique du droit international, à contre-courant des postures juridiques très traditionnelles qui dominaient le champ dans les années 1970. En 2015, Jean Salmon actualisait et présentait cette approche en mettant l’accent sur l’héritage assumé par le Centre de droit international de l’Université libre de Bruxelles. Quelques mois avant sa disparition, il interpellait encore ses membres sur les impasses des postures positivistes (consistant à faire du « droit pour le droit ») ou réalistes (qui revient au contraire à rejeter l’idée même de droit international), lesquelles, toutes différentes qu’elles paraissent être, mènent toutes deux au conservatisme, voire à la légitimation de l’ordre établi.
Jean Salmon, juriste rigoureux
Tout en s’engageant dans la défense de causes qu’il estimait justes, Jean Salmon s’est distingué par la production d’une recherche particulièrement rigoureuse. Son entreprise la plus aboutie et renommée à cet égard est sans doute la publication du Dictionnaire de droit international, réalisée en 2001. Cet ouvrage est le résultat de nombreuses années de travail, impliquant la coordination et la supervision de plus de cent contributeurs. Jean Salmon y a consacré toute son énergie et le résultat est à la mesure de cet immense investissement, comme chaque internationaliste s’en sera sans aucun doute rendu compte dans sa pratique professionnelle.
Une autre illustration de ce souci du détail de l’écriture fondée sur une collecte aussi complète que possible d’informations est la publication de son Manuel de droit diplomatique, qui reste une référence incontournable. Jean Salmon était plus largement un spécialiste du droit de la responsabilité internationale, un domaine dans lequel il a publié plusieurs articles remarqués dans lesquels il souligne la spécificité de ce régime secondaire, qui devrait s’entendre au-delà des notions de faute, voire d’intention.
Il faut aussi mentionner la Revue belge de droit international, qu’il a créée en 1965 et dirigée pendant une quarantaine d’années. C’est au sein de cette publication qu’il s’est impliqué dans la réalisation de plusieurs chroniques de la pratique (qu’il s’agisse de l’exécutif ou du judiciaire) ainsi que dans l’accueil de nombreux internationalistes provenant d’horizons divers.
Enfin, et là encore, la rigueur de Jean Salmon s’est déclinée sous un angle plus théorique, avec des œuvres comme « Le fait dans l’application du droit international » (qui reprend son cours dispensé à l’Académie de La Haye en 1982) ou Droit international et argumentation (un recueil d’articles publié en 2014). Grand admirateur de l’œuvre de Chaïm Perelman, Jean Salmon y transpose au droit international les techniques et approches de l’argumentation, une autre démarche originale qui est la marque de son œuvre.
Au-delà de la lecture de ses nombreux et remarquables écrits, il est une qualité qui ne peut être décrite ici que très imparfaitement : c’est le charisme qui caractérisait Jean Salmon. Un charisme qui a marqué des générations d’étudiant·es et d’internationalistes, voire qui a suscité des vocations, parmi lesquelles l’auteur de ces lignes…
Olivier CORTEN
Professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles
Sources : Biographie, site internet du CDI de l’ULB ; Notice biographique in RCADI, 2010, t. 347, pp. 15-16 ; O. Corten, Hommage, in Ann. IDI, 2023, Session d’Angers ; E. David, « En mémoire de Jean Salmon », CDI de l’ULB (2022) ; M. Kohen, « Décès de M. le professeur Jean Salmon », IDI ; J.-P. Quéneudec, « In memoriam. Jean Salmon », RGDIP, 2022-4, pp. 641-643 (mis en ligne avec l’aimable autorisation des Editions A. Pedone).
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Ouvrages
Manuel de droit diplomatique, Précis de la Faculté de droit, ULB, Bruxelles Bruylant, 1994, 678 p.
Dictionnaire de droit international public (dir. Publication), Bruxelles, Bruylant-AUF, 2001, 1198 p.
Droit international et argumentation, Bruxelles, Bruylant, 2014, 520 p.
Cours
« Le fait dans l’application du droit international », RCADI, 1982-II, t. 175, pp. 261-414
Articles
« Les antinomies en droit international public », Dialectica, 1964, pp. 285-319
« Quelques observations sur les lacunes en droit international public », RBDI, 1967, pp. 440-458
« Le procédé de la fiction en droit international public », RBDI, 1974, pp. 11-35
« Le fait étatique complexe : une notion contestable », AFDI, 1982, pp. 709-738
« Le raisonnement par analogie en droit international public », in Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Méthodes d’analyse du droit international. Mélanges offerts à Charles Chaumont, Paris, Pedone, 1984, pp. 495-525 (article mis en ligne avec l’aimable autorisation des Editions A. Pedone)
« La proclamation de l’Etat palestinien », AFDI, 1988, pp. 37-62
« Reconnaissance d’États », RBDI, 1992, pp. 226-239
« Les accords non formalisés ou solo consensu », AFDI, 1999, pp. 1-28
Ressources audiovisuelles
« L’Ecole de Bruxelles en droit international », Centre Perelman de philosophie du droit, 2013
Hommages
Mélanges Jean Salmon. Droit du pouvoir, pouvoir du droit, Bruxelles, Bruylant, 2007, 1627 p.
Dossier spécial : Jean Salmon, in Revue belge de droit international, 2023
Mise en ligne : octobre 2025