Photo : Académie de droit international de La Haye – avec l’aimable autorisation du Secrétaire général
MICHEL DE TAUBE
(1869-1961)
Mikhail Alexandrovich Taube ou Mihajl Aleksandrovič Taube, francisé en Michel de Taube, fut un avocat, diplomate, généalogiste, biographe, philosophe, traducteur, homme politique et historien du droit russe. Figure éminente du droit international et de la diplomatie du XXe siècle, il naquit le 15 mai 1869 à Pavlovsk, près de Saint-Pétersbourg (Russie), au sein d’une famille noble germano-suédoise, les von Taube, dont l’origine remonte au XIIIe siècle et qu’il s’attacha à documenter.
Une carrière académique brillante, fondée sur une éducation d’excellence
En 1887, Taube obtint son diplôme du lycée de Saint-Pétersbourg avec une médaille d’or, puis étudia le droit à l’Université de Saint-Pétersbourg, où il soutint une thèse sur la « Réception du droit romain en Occident ». Sur recommandation du professeur Frédéric de Martens, il resta à l’Université pour se former à la carrière professorale. À compter de 1891, il reçut une bourse annuelle de 600 roubles et fut affecté à la chaire de droit international. Il poursuivit ses recherches à Berlin et à Paris, et en 1894 publia L’histoire du droit international au Moyen Âge, qu’il présenta comme dissertation de maîtrise, soutenue devant les professeurs Martens et Korkounov. Malgré certaines critiques, le diplôme fut validé en mai 1896. Il rejoignit ensuite l’Université de Kharkov début 1897, où il enseigna le droit international et soutint, en 1899, son doctorat avec le second volume de son Histoire du droit international. Il revint ensuite à Saint-Pétersbourg comme maître de conférences, puis succéda en 1903 à Frédéric de Martens comme professeur titulaire, enseignant jusqu’en 1911. Il exerça aussi brièvement les fonctions de doyen par intérim. Après la Révolution bolchévique, il enseigna dans plusieurs institutions européennes, dont Uppsala, La Haye, Louvain, l’Institut catholique de Paris et le Centre européen de la Dotation Carnegie pour la paix internationale. Il fut nommé docteur honoris causa de l’Université de Münster (Westphalie) et siégea au Curatorium de l’Académie de droit international de La Haye (1923-1957), où il facilita l’accueil des juristes russes exilés, tels que Boris Nolde et André Mandelstam, contribuant ainsi à la survie de la doctrine juridique russe durant l’entre-deux-guerres.
Taube fut membre de sociétés savantes telles que l’American Institute of International Law à Washington, l’Institut für Internationales Recht de l’Université de Kiel et l’Institut de droit international (IDI). Au sein de ce dernier, il contribua à l’adoption de résolutions sur la mer (Lausanne, 1927), la conciliation (Lausanne, 1927), les droits de l’homme (New York, 1929), le domaine réservé des États (Oslo, 1932) et la reconnaissance de nouveaux États et gouvernements (Bruxelles, 1936). Il joua aussi un rôle clé dans la promotion du Traité concernant la protection des institutions artistiques et scientifiques et des monuments historiques, dit « Pacte Roerich » (1935).
Un diplomate et jurisconsulte influent
Parallèlement à sa carrière universitaire, Taube joua un rôle majeur dans la diplomatie russe. Entre 1892 et 1917, il occupa divers postes de haut rang au sein du ministère des Affaires étrangères, notamment celui de directeur adjoint du département juridique et économique, avant de devenir conseiller et membre permanent du Conseil du ministère.
Il participa à plusieurs négociations internationales majeures. Il fut jurisconsulte-assesseur de la Commission internationale d’enquête de Paris, chargée d’élucider l’incident du Dogger-Bank (1904), durant lequel la flotte russe attaqua par erreur des navires de pêche britanniques. Pour éviter une crise diplomatique, une commission internationale d’enquête fut créée sous l’égide de la Cour permanente d’arbitrage, concluant à l’indemnisation des victimes. Ce fut la première application de la convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux de La Haye de 1899. Taube représenta ensuite la Russie en tant que délégué plénipotentiaire à la Conférence navale de Londres (1908-1909) et siégea à la Cour permanente d’arbitrage. Il participa à plusieurs arbitrages, dont celui dit des « intérêts moratoires »(1912), tranché en faveur de l’Empire ottoman, et ceux du Carthage (1913) et du Manouba (1913). Parallèlement à ses fonctions juridictionnelles et diplomatiques, il occupa d’importantes responsabilités politiques en Russie, dont celles de ministre de l’Instruction publique, de sénateur et de membre du Conseil de l’Empire.
L’historien du droit international et de la Russie
En tant qu’historien du droit, Taube considérait que l’étude de l’histoire favorise la compréhension du droit positif, qui est en perpétuelle évolution. C’est dans cette optique qu’il centra ses travaux sur l’histoire du droit international avant de se tourner vers l’histoire de la Russie. Dans la première période, il s’intéressa, dans le cadre de sa dissertation de maîtrise, à la genèse du droit international, un sujet encore peu étudié en Russie. Il proposait une analyse de l’histoire philosophique du Moyen Âge, envisagée sous l’angle des origines et du développement de la communauté internationale, des relations internationales et du droit international. Il estimait que seule l’Église médiévale avait introduit les notions d’égalité entre les nations. Cette thèse fut contestée par les professeurs de Martens, Korkunov et Gorchakov, qui lui reprochèrent une vision idéalisée du Moyen Âge et l’oubli du jus gentium (romain), qui constituait une base importante du droit international. Taube estimait que le droit international est né entre le XIe et le XIVe siècle, période marquée par la diplomatie et l’arbitrage, et que le christianisme a transformé la vision de la guerre en la considérant comme un état temporaire et exceptionnel, uniquement justifiable en cas de nécessité. En 1909, il proposa une nouvelle classification du droit international, entre une partie générale et une partie spéciale, rompant avec la distinction classique entre le droit de la guerre et le droit de la paix.
Après la Révolution bolchévique, il enseigna à l’Académie de droit international de La Haye, y donnant six cours sur des thèmes variés : Le développement du droit international en Europe orientale, L’inviolabilité des traités, Les origines de l’arbitrage international dans l’Antiquité et le Moyen Âge, Le statut juridique de la mer Baltique jusqu’au début du XIXe siècle, et L’apport de Byzance au développement du droit international occidental. En 1924, il professa également un cours sur Le développement historique du droit international jusqu’au XVIIe siècle, non publié. Il se consacra aussi à l’histoire de la Russie, abordant les origines du christianisme en Russie, ses relations avec l’Église catholique romaine, et la diplomatie impériale. Dans La politique russe d’avant-guerre et la fin de l’empire des Tsars (1904-1917), il distingue trois phases : les hésitations diplomatiques (1904-1906), les ambitions d’Isvolski (1906-1909) et la prudence inefficace de Sazonoff (1909-1913).
Fortuné MEAINSSIM
Docteur en droit de l’Université de Poitiers
Sources : W. E. Butler, V. S. Ivanenko, « Baron M. A. von Taube : Historian of International Law », Jus Gentium: Journal of International Legal History, Vol. 4, n° 2, 2019, p. 495-525 ; « Le Baron Michel de Taube », Annuaire IDI, t. 23, 1910, pp. 513-514 ; A. de Ridder, « de Taube (Baron), La politique russe d’avant-guerre et la fin de l’Empire des Tsars (1904-1917) [Compte-rendu] », Revue belge de Philosophie et d’Histoire, t. 9, fasc. 2, 1930, pp. 659-660 ; J. Ancel, « Taube (Baron M. de), La politique russe d’avant-guerre et la fin de l’empire des Tsars (1904-1917). [Compte-rendu] », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, t. 3, n°17, 1928, pp. 397-398 ; notices biographiques dans le Recueil des cours de l’Académie de droit international (notamment vol. 67, 1939, pp. 235)
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Ouvrages
Études sur le développement historique du droit international dans l’Europe orientale, Paris, Librairie Hachette, 1927, 189 p.
Le christianisme et l’organisation de la paix internationale, 2e éd., Moscou, 1905 (Христианство и организация международного мира . 2-е изд., М., 1905.)
Histoire des origines du droit international au Moyen Âge, 1894
Un congrès international en Volhynie au XVe siècle, Moscou, 1894
Les principes de paix et de droit dans les conflits internationaux du Moyen Âge, Kharkoff, 1899
Le christianisme et l’organisation de la paix, 1902
Le système de droit international, Saint-Pétersbourg, 1909 (Система междугосударственного права. СПб, 1909.)
Cours
« Études sur le développement historique du droit international dans l’Europe Orientale », RCADI, Vol. 11, 1926, pp. 341-556
« L’inviolabilité des traités », RCADI, Vol. 32, 1930, pp. 291-390
Articles
Mise en ligne : octobre 2025